Et la poésie aujourd'hui ?

 

Quelle est l'actualité de la poésie ? N'est-elle plus, de nos jours, qu'une « survivance » (Valéry) ? Est-ce qu'elle est toujours le fait du « Monsieur qui s'ennuie » (Valéry encore) ?
A-t-elle une place dans le monde actuel saturé de réalité, d'informations ?
Il faut bien dire que la poésie n'informe pas, elle — même si elle est aussi un moyen de connaissance — Elle n'informe pas, j'aurais envie de dire au contraire qu'elle exforme, qu'elle vous fait sortir de la forme habituelle des choses, et des êtres !
Au fond, qu'elle fait sortir ce qu'il y a d'âme dans ce que nous côtoyons, dans ceux et celles que nous côtoyons (si l'âme est bien comme le suggérait Aristote la forme la plus raffinée de notre corps, de notre présence physique). Il y a un supplément d'âme, oui, du côté de la poésie, un raffinement dont il serait dommage de se priver.
Puisque ce que l'homme fait de plus réfléchi, de plus authentique, et de plus humain — et la poésie est de cet ordre-là, pacifiant, pactisant —, est ce qui l'éloigne le mieux de son noyau brut d'agressivité, d'animalité. La poésie permet d'ailleurs de travailler sur ce noyau archaïque des instincts, par l'attendrissement de la pulpe qui l'entoure, et le soin de son enveloppe, de son interface avec les concepts.

 

Mais alors pourquoi ce sentiment de difficulté, et même d'inaccessibilité devant la poésie ?

 

Tout d'abord, sans doute, c'est la vocation même de la poésie de s'intéresser à ce qui est difficile, et difficile d'accès, dans notre condition d'homme ; à ce qui échappe, ce qui sort de l'évidence. La fonction de la poésie n'est plus de retranscrire ou d'imiter le monde, ou de l'enjoliver, de faire joli ; elle est de le regarder au delà de ses aspects évidents, de contourner ses aspects immédiats, de décaler le point de vue afin de le voir juste à côté de son apparence, pour ainsi dire, de le percevoir dans son halo de mystère, d'insolite.

 

La poésie prend un objet, par exemple un simple verre d'eau qu'un rayon de soleil vient frapper, elle le regarde, elle voit le reflet de la lumière, et dit qu'elle le voit, mais le dire ne lui suffit pas ; elle cherche à voir autre chose, quelque chose de plus que l'événement de la lumière sur la transparence ; elle chercher à dire l'émotion de l'eau qui reçoit la lumière, ou celle de la lumière sur le galbe du verre, une sensualité lumineuse et liquide de cette rencontre. C'est un exemple, je ne sais pas si je me fais comprendre, la poésie regarde ce verre d'eau, elle peut le toucher du doigt, le faire toucher du doigt au lecteur, et faire qu'il en soit touché lui-même. Mais elle ne reste pas fixée sur le verre, sur l'eau et la lumière, elle cherche à en dépasser la manifestation.
Vous savez, de la lumière, nous ne voyons pas les longueurs d'onde extrêmes, les infra-rouges et les ultra-violets. Eh bien, la poésie s'intéresse à cela, ce qui n'est pas directement visible, et qui se tient sur les bords du visible, se tient caché, tapi, non visible à la périphérie de ce qui l'est. Elle est un intérêt extrême porté aux limites, aux bords des choses, aux lisières.

 

Rien à voir avec un quelconque « ennui » donc — pour répondre à Valéry.

 

Bien sûr l'ennui peut accabler l'homme privé, le voûter sur la page, le retrancher un instant du monde, mais la poésie, dans sa démarche, qui est un élan, la poésie, elle, n'est pas coupée de la vie, elle ne s'en coupe jamais sous peine de perdre sa raison d'être, car elle est la curiosité profonde de la vie. Dès qu'on cherche à ne plus la vivre en surface, cette vie, si miroitante, où nos reflets meurent si vite ; dès qu'on cherche à ne plus y voir le monde selon les clichés que son accélération moderne nous assène ; dès qu'on veut garder en nous la curiosité que nous en avions enfants, mais sans la naïveté de l'enfance, non, avec l'étonnement adulte de toute réflexion authentique.
La poésie est la vie même, curieuse, active, rétablie dans le temps de la réflexion.
Rien à voir avec une quelconque « survivance » donc — pour finir de répondre à Paul Valéry.

 

Mais avec elle nous sortons des sentiers battus, nous évacuons le trop plein de réel qui nous alourdit, ou nous blesse parfois. Un grand poète du romantisme allemand, Novalis, disait que « La poésie est une arme de défense contre la vie ordinaire ». Et, d'une arme blanche, elle devait d'ailleurs avoir pour lui la rigueur froide et calculée. Pour Baudelaire aussi qui considérait la beauté comme « le produit de la raison et du calcul ». Ne les suivons pas trop loin dans cette direction. Une lame de couteau peut refléter les nuages, les merveilleux nuages, qui passent.

 

Car même si la poésie, dans sa conception, nécessite bien un recul, une distance, voire une froideur pour un maximum d'efficacité dans ce qu'on écrit, c'est la réception que nous en faisons, que vous en faites, vous, qui ce soir nous intéresse. Avec la poésie nous retrouvons une pensé magique de notre existence qui contrebalance notre pensée rationnelle et assure notre équilibre d'homme véritable. Donc une vraie question de profondeur et d'équilibre.

Alors persuadés de cela, au delà du temps que nous ne prenons pas pour la poésie, qu'est-ce qui nous en détourne, ou nous en décourage ?
Sans doute la difficulté, réelle ou supposée, de sa lecture. C'est son obscurité, le sens parfois difficile de ses mots. Qui, pour ne rien simplifier, ne sont pas les siens, elle ne les possède pas en propre, les mots qu'elle emploie sont, le plus souvent, les mêmes que ceux du langage courant, mais employés différemment.
Aujourd'hui, il faut accepter que la poésie soit devenue obscure, et abstraite, souvent. La question est pourquoi.
Elle ne l'a pas toujours été. Longtemps elle rendu compte de façon claire de notre condition humaine. Mais sa vocation à interroger la part la moins claire de notre condition, ce qui nous dépassait, nous dépasse, ne date pas d'hier : Diderot déjà enjoignait le poète à l'obscurité, « Poète, sois obscur ! » disait-il, en plein siècle des Lumières ! Et c'est tout le paradoxe de la poésie, de s'employer clairement à l'obscur.
En réalité, je ne crois pas qu'il soit bon de rechercher sciemment l'obscurité — Mais il ne faut pas s'y dérober pour autant.

 

Et comme la clarification, la description claire du monde est résolument passée du côté des sciences, la poésie a d'autant moins de raison d'imiter le monde réel. Elle s'en est émancipée (un peu comme la peinture avec l'avènement de la photographie).
La poésie se confronte à la part non descriptible du monde, et son obscurité vient surtout de là. Cette part plus intuitive, plus mystérieuse, qu'il lui est revenue —à côté de la philosophie — d'interroger. A côté de la philosophie, non en face, ou contre, car leur objet est au fond identique, la poésie empruntant seulement les raccourcis que le raisonnement philosophique se refuse.
Mais de quoi la poésie procède-t-elle ? Eh bien, de cet à côté intuitif et mystérieux. Et de l'émotion qui nous prend à toucher le mystère plus vite, sans le délai et la protection rassurante de l'analyse ou du raisonnement. De l'émerveillement lucide auquel elle nous permet de consentir, en douceur, en douce, quand la philosophie justement y rechigne, et se fait violence pour ne pas y céder.
A quoi la poésie s'adresse-t-elle ? A nos émotions. D'abord à nos émotions. Elle ne s'adresse pas seulement à notre intelligence, à notre cerveau rationnel, mais aussi, et surtout à notre cerveau émotif et à notre intuition. Ce que dit un poème n'est pas contenu entier dans ce qu'il signifie, on pourrait presque dire avec les linguistes que le sens déborde la signification, mais c'est un autre problème. Ce qui compte pour nous, c'est que l'émotion déborde la signification.

 

Je veux dire que la recherche à tout prix d'un sens n'est pas une bonne façon d'aborder un poème. Le sens peut nous échapper et néanmoins l'émotion nous envahir.
Et puis ce sens du poème, il n'est pas unique. Si, en tant que lecteur, j'en ai un à proposer qui soit différent de celui de l'auteur, n'est-il pas tout aussi valable ?

 

Oui, bien-sûr, le poème n'appartient pas à celui qui l'écrit, il n'y a pas de sens autorisé, et pas de sens interdit. Le poème appartient à son lecteur, qui peut donc le lire, sans complexe, s'y retrouver, mais simplement s'y retrouver lui-même différent, et s'y retrouver ailleurs que dans le monde étroit des significations toutes faites.
Alors, si le poème s'avère complexe, fermé, le lecteur ne doit pas en avoir lui-même de ...complexe à l'instant d'y entrer, il doit au contraire s'y sentir à l'avance autorisé, convié, accepté. C'en est au point, tant le poème fait appel à lui, que lui-même, en tant que lecteur, réécrit en quelque sorte le poème en le lisant, avec des mots qui lui viennent d'un autre certes, mais qui vont coïncider avec lui, coïncider avec l'expression silencieuse qu'il attendait d'en avoir.
Il y a une attente. Le souci de l'écriture est qu'il y ait ensuite une coïncidence.
Mais les mots sont essentiels, prioritaires, les idées semblent leur céder la place.
Vous connaissez Degas, ce grand peintre des figures de la danse ; il se plaignait à Mallarmé d'avoir des foules d'idées pour écrire un poème et de ne pas y parvenir ; et Mallarmé lui avait sobrement répondu que c'est avec des mots, pas avec des idées, qu'on écrit un poème.

 

Vous savez, l'écriture d'un poème est aussi une lecture de ce qu'on écrit au fur et à mesure qu'on l'écrit, une découverte de ces mots qui viennent. Il y a une dynamique surprenante, mystérieuse, dans ce processus.
A l'extrême, on ne dira plus maintenant, « j'écris ce poème », mais : « il y a quelque chose qui s'écrit ». Peut être une manière de refaire en douce une place à un avatar de l'inspiration, tellement décriée.
Quoiqu'il en soit, ces mots du poème que le lecteur découvre, eh bien dans un processus inverse, il les réécrit à son tour, pour lui-même, il peut se les approprier.
La poésie n'appartient pas aux poètes, mais aux lecteurs, à vous.

 

En définitive, c'est vous qui auriez dû parler ce soir.

 

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Hôtel Hawaïki Nui, Raiatea, 28 février 2008.

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